30 janv. 2008

L'homme du ressentiment

Chez Nietzsche, le ressentiment désigne une disposition émotionnelle particulière que l’on retrouve chez les individus qui ne s’aiment pas tels qu’ils sont mais auxquels « la réaction véritable, celle de l’action, est interdite » (1). Il s’exprime dans le « regard rentré de l’homme mal conformé dès l’origine », et ce regard est un soupir :

"Puissé-je être quelqu’un d’autre, ainsi soupire ce regard : mais il n’y a pas d’espoir ! Je suis qui je suis : comment me débarrasser de moi ? Et pourtant j’en ai assez de moi !"... Sur ce terrain du mépris de soi, véritable marécage, pousse toute mauvaise herbe, toute plante vénéneuse, tout cela petit, caché, trompeur et fade. Ici grouillent les vers de la vengeance et du ressentiment ; ici l’air empeste de choses secrètes et inavouables ; ici se trame constamment la conspiration la plus méchante, -- la conspiration de ceux qui souffrent contre ceux qui ont réussi et vaincu, ici la simple vue du vainqueur excite la haine. Et que de mensonges pour ne pas reconnaître que cette haine est de la haine ! Quel étalage de grands mots et de façons, quel art de la calomnie « honnête » ! Ces malvenus : quelle noble éloquence coule de leurs lèvres ! (2)

L’une des sources principales du ressentiment est l’envie, une envie particulièrement aigue et qui s'accompagne d’un vif sentiment d'impuissance : « plus l'envie est impuissante, observe Scheler, plus elle est redoutable » (3), i.e. plus est élevée sa charge de ressentiment. Or, quand l’envie est-elle la plus impuissante ? Quand elle se porte sur « des valeurs et des richesses qui ne s’acquièrent pas » :

Aussi l'envie la plus riche en ressentiment potentiel est-elle dirigée contre l'être, contre l'existence même d'une personne, l'envie qui ne cesse de murmurer : "Je puis tout te pardonner ; sauf d'être ce que tu es ; sauf que je ne suis pas ce que tu es ; sauf que « je » ne suis pas « toi »". Cette envie porte sur l'existence même de « l'autre » ; existence qui, comme telle, nous étouffe, et nous est un «reproche» intolérable. (4)

Impuissant et frustré, l’envieux va dans un premier temps réagir en dépréciant ce qu’il envie. Scheler écrit :

Quand nous sommes frustrés dans notre recherche de l'amour ou de l'estime d'une personne, nous sommes portés à lui découvrir de nouveaux défauts ; ou encore nous nous « rassurons », nous nous « consolons » nous-mêmes, en nous disant que l'objet désiré « n'en valait pas la peine », n'avait pas la valeur que nous pensions. Au début, on se borne à proclamer que tel objet, telle richesse, telle personne, tel événement, bref telle chose désirée, est dépourvue de la valeur qui l'avait fait désirer si fort ; la personne dont nous avions recherché l'amitié n'était pas aussi « droite », aussi « généreuse », aussi « intelligente » que nous le pensions ; les raisins ne sont pas si doux, peut-être même sont-ils « trop verts ».(5)

Comme dans la fable de Jean de La Fontaine : Le Renard et les Raisins
.
Certain renard gascon, d'autres disent normand,
Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille
Des raisins mûrs apparemment,
Et couverts d'une peau vermeille.
Le galand en eut fait volontiers un repas;
Mais comme il n'y pouvait atteindre:
Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?

Jusqu’ici, le renard ne nie pas que le raisin soit une chose enviable ; il dit juste que les raisins sont « trop verts ». Ce type de stratégie dépréciative cherche à « résoudre le conflit entre la force du désir et la force du sentiment d'impuissance et, partant, la souffrance dont il est cause ». On fait de nécessité vertu. De même, l'homme du ressentiment, « attiré, et comme envoûté par la joie de vivre, la gloire, la puissance, le bonheur, la richesse, la force » qu’il voit autour de lui, « tourmenté du désir de les posséder, désir qu'il sait inefficace », s’efforce-t-il de « se détourner de ce qui le tourmente ». En vain !

Le bonheur, la puissance, la beauté, l'esprit, la richesse, toutes les valeurs positives de la vie, poursuivent sans cesse l'homme du ressentiment comme pour le défier. Il a beau leur montrer le poing, souhaiter de les voir disparaître pour apaiser le tourment de son conflit intérieur, il n'en demeure pas moins qu'elles existent, qu'elles se font jour ! (6)

Par suite, l’homme de ressentiment en vient à dénigrer tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il n’a pas. Le faible tend à dévaluer la puissance, le pauvre la richesse, le laid le beau... Le ressentiment fausse « notre vision de l'univers », mais c’est en faussant « le sens des valeurs lui-même » qu’il donne toute sa mesure -- ce que Nietzsche nomme « falsification du barème des valeurs ».

Désormais, on ne déprécie plus les choses qui portent des valeurs positives, comme dans la diffamation ou la calomnie, qui ne procèdent pas du ressentiment ; on a déprécié les valeurs elles-mêmes, on les perçoit désormais tout autrement, et le jugement lui-même en est modifié. (7)

C’est le deuxième temps du ressentiment : le renard en vient à penser qu’il n’est pas bon de manger du raisin.

Désormais, les valeurs mêmes sont méconnues qu'un sens normal des valeurs reconnaît, préfère et recherche. Dès là que l'homme du ressentiment ne parvient plus à justifier, à comprendre, à réaliser son être et sa vie, en fonction des valeurs positives -- puissance, santé, beauté, liberté, pur exercice de l'être et de la vie --, […] insensiblement, son sens des valeurs met tout en œuvre pour en venir à décréter que « tout cela n'est rien », et trouve que seuls sont nécessaires au salut de l'homme les aspects tout contraires de la réalité : pauvreté, souffrance, peines et mort.(8)

Nietzsche baptisera "morale d’esclave" un tel système de valeurs qui prend à contre-pied celui des "maîtres". Cette "morale d’esclave" se serait initialement incarnée dans le judaisme. Ecrasé par le joug romain, les premiers juifs auraient retrouvé leur fierté et leur sentiment de supériorité en réaffirmant la valeur du spirituel, et en déniant les valeurs dominantes, identifiées à celles de l’oppresseur. Ce faisant, les juifs prenaient une revanche spirituelle :

Ce sont les Juifs qui, avec une effrayante logique, osèrent retourner l’équation des valeurs aristocratiques (bon = noble = beau = heureux = aimé des dieux) et qui ont maintenu ce retournement avec la ténacité d’une haine sans fond (la haine de l’impuissance), affirmant "les misérables seuls sont les bons ; les pauvres, les impuissants, les hommes bas seuls sont les bons ; les souffrants, les nécessiteux, les malades, les difformes sont aussi les seuls pieux, les seuls bénis des dieux ; pour eux seuls, il y a une félicité, tandis que vous, les nobles et les puissants, vous êtes de toute éternité les méchants, les cruels, les lubriques, les insatiables, les impies, vous serez éternellement aussi les réprouvés, les maudits et les damnés !" (9)

Le judaïsme aurait ainsi légué au monde occidental le type d’idéologie du ressentiment d’où découlent le Christianisme et le Socialisme.

Ainsi, les religions chrétiennes promettent aux Faibles de prendre leur revanche au Ciel (10). Et la béatitude éternelle n’est pas exempte de schadenfreude. Par exemple, Tertullien voit dans le Jugement Dernier le plus grandiose de tous les spectacles qu’il soit donné au chrétien de concevoir, « plus agréable que le cirque et que les deux amphithéâtres et que tous les stades » :

Quel vaste spectacle alors ! Comme j’admirerai ! Comme je rirai ! Là, je me réjouirai ! Là, j’exulterai, voyant tant de rois, et de si grands, dont on annonçait l’apothéose et qui, avec Jupiter lui-même et leurs propres témoins, gémiront ensemble dans leurs propres ténèbres ! (11)

Sur terre, la revanche des esclaves survient quand les Maîtres se sont convertis à leur point de vue, quand ils ont adopté la manière de voir, les valeurs de leurs esclaves :

Il y a là tout un monde frémissant de vengeance souterraine, insatiable, inépuisable dans ses explosions contre les heureux et aussi dans les travestissements de la vengeance, dans les prétextes à exercer la vengeance : quand arriveraient-ils vraiment au suprême, au plus subtil, au plus sublime triomphe de la vengeance ? De toute évidence, s’ils réussissaient à mettre leur propre misère et toute la misère du monde dans la conscience des heureux, si bien qu’un jour ceux-ci en vinssent à avoir honte de leur bonheur et peut-être à se dire entre eux : "c’est une honte d’être heureux ! il y a trop de misère !" (12)

Ne les écoutons pas ! avertit Nietzsche : « il ne pourrait y avoir d’erreur plus grande et plus fatale que si les heureux, les hommes réussis et puissants de corps et d’âme commençaient à douter de leur droit au bonheur ». (13)

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Notes:
1. Généalogie de la morale, IIIème partie, section 10 (Folio)
2. ibid, IIIème partie, section 14 (Folio)
3 à 8. Max Scheler, L’homme de ressentiment (1912), Nrf Gallimard 1933
9. Généalogie de la morale, op. cit.
10. Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s'assiéra sur le trône de gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs; et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite: « Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli; j'étais nu, et vous m'avez vêtu; j'étais malade, et vous m'avez visité; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi ». Les justes lui répondront: « Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire? Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli; ou nu, et t'avons-nous vêtu? Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ? » Et le roi leur répondra: « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites ». Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche: « Retirez-vous de moi, maudits; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire; j'étais étranger, et vous ne m'avez pas recueilli; j'étais nu, et vous ne m'avez pas vêtu; j'étais malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité ». Ils répondront aussi: « Seigneur, quand t'avons-nous vu ayant faim, ou ayant soif, ou étranger, ou nu, ou malade, ou en prison, et ne t'avons-nous pas assisté? » Et il leur répondra: « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n'avez pas fait ces choses à l'un de ces plus petits, c'est à moi que vous ne les avez pas faites ». Et ceux-ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle. Evangile de St Matthieu, 25 : versets 31 à 45 (trad. Louis Segond, 1910)
11. Contre les spectacles, ch. 29 (cité par Nietzsche in GM)
12. Généalogie de la morale, IIIème partie, section 14 (Folio)
13. ibid.

8 commentaires:

albin, journalier a dit…

Cordial salut d'un sophiste passant par là.

Anonyme a dit…

Bonjour,
On me conseille de lire l'homme du ressentiment (je suis en prépa).
Il n'est plus imprimé.
Quel commentaire en feriez-vous ? Vaut-il vraiment la peine ?
Amicalement,
Julie.

Anonyme a dit…

bonjour Julie, oui c'est un texte remarquable. Maintenant, je peux vous envoyer les bonnes pages, que j'ai scannées (9 pages word). Laissez-moi une adresse email où vous les envoyer.

Anonyme a dit…

Il se trouve que Nietzsche a bénéficié sa vie durant d'une confortable pension de l'État.


Les discours incessants sur l'homme de ressentiment sont devenus le mantra des membres de l'intelligentsia assise et corporatiste.

Nous savons quels intérêts sert cette reprise en boucle de la même cassette audio-vidéo sur le ressentiment.

Elle convient à ceux qui s'attendent à ce que la majorité des citoyens de leur pays acceptent sans broncher une précarité totale tandis qu'eux-mêmes assurent leurs arrières et ceux de leurs descendants ... en pratiquant le offshoring (et accumulent actuellement les lingots - signe de la crise qui vient).

N. est un écrivain fascinant mais ses gouroutisés devraient lire ce que N. a écrit sur ses éventuels "suiveurs".

Des troupeaux d'ados (et de post-ados) vouent une culte à N. chez qui ils trouvent ce qu'il faut pour regonfler leur ego. Ils croient entendre N. leur les assurer qu'ils marchent hors des sentiers battus et n'appartiennent pas au troupeau.

Le culte de N. est si répandu aujourd'hui en France, et ce malheureux N., tellement malmené et manipulé à des fins de regonflage d'ego ou à des fins politiques que cela en est devenu risible. N. est aussi à la mode que Che Guevara.

Des idiots a dit…

Nous prenons la liberté de republier votre intéressante synthèse sur notre site: http://idiocratie2012.blogspot.fr/2012/08/lhomme-du-ressentiment.html
Amicalement,

L'équipe d'Idiocratie

Anonyme a dit…

Bonjour,
J'aimerais bien avoir les quelques pages de Max Scheler, L’homme de ressentiment (1912), que vous promettez à Julie !
Très intéressant article !
Amicalement, vive la joie !
JD

Claude Bordes a dit…

à l'adresse ci-après, on trouvera les meilleures pages du texte de Scheler :
https://www.dropbox.com/s/brlsewn2l5nr9oe/scheler.doc

Anonyme a dit…

Merci Claude,
tout ce qui nous aide à comprendre le fonctionnement de l'être humain est précieux à condition que l'approche proposée ne soit pas dogmatique bien sûr. La connaissance et l'amour grandissent quand elles se partagent. Un tout grand merci